- Tirée de Wudeng huiyuanWudeng huiyuan (1252) (Le Compendium des Cinq Lampes) de Dachuan Puji.
Deshan Xuanjian venait de l’ancienne province de Jian (au nord de l’actuelle province du Sichuan). Dans sa jeunesse, il étudia à fond les règles du Vinaya. Il faisait autorité sur le Sutra du diamant - si bien qu’on le surnommait « Zhou l’adamantin ».
Deshan disait : « C’est comme une plume qui tombe dans l’océan : la nature de l’océan est inchangée. C’est comme jeter une graine contre une lame tranchante ; la lame n’en est pas émoussée. Que l’on étudie ou non, il n’y a que soi-même qui le sait. »
Plus tard, lorsque Deshan a appris que l’école zen du Sud était florissante, il se moqua d’elle en disant : « Ceux qui quittent la maison peuvent bien étudier la grande Voie du bouddhisme pendant mille kalpas et passer dix mille autres kalpas en pratiques sophistiquées : ça ne fera pas pour autant d’eux des bouddhas. Comment ces diables du Sud osent-ils dire que rien qu’en contemplant l’esprit humain on peut voir sa nature originelle et atteindre la bouddhéité ? Je vais les extirper de leurs grottes, exterminer cette engeance, et ainsi me rendre digne de la bonté du Bouddha. »
Avec des copies des commentaires de Qinglong[1] sur le dos, Deshan partit vers le Sud. Alors qu’il voyageait sur la route à Liyang, il tomba sur une vieille femme qui vendait des dim sum. S’arrêtant pour se reposer, Deshan lui acheta un petit repas.
La vieille femme, désignant son bagage, lui demanda :
- C’est quoi, ces livres ?
- Ce sont les commentaires de Qinglong, répondit Deshan.
- Quels sutras expliquent-ils ?
- Le Sutra du diamant.
La vieille femme lui dit alors : « J’ai une question pour toi. Si tu y réponds bien, je te donnerai le dim sum. Si tu ne peux pas répondre, tu devras partir. Dans le Sutra du diamant, il est dit : “L’esprit du passé ne peut pas être atteint. L’esprit présent ne peut être atteint. L’esprit du futur ne peut être atteint”. Dis-moi, moine, avec quel esprit vas-tu manger ce dim sum[2] ? »
Deshan resta sans voix.
Il alla ensuite voir Longtan. En arrivant dans la salle du Dharma, il dit : « J’entends parler de Long Tan[3] depuis longtemps. Mais en arrivant ici, je n’ai vu aucun marais. Il n’y a pas même de dragon à voir. »
Longtan lui répondit : « Maintenant, tu as vu le marais du dragon. »
Deshan ne dit rien, mais il resta.
Un soir, alors que Deshan rendait visite à Longtan dans sa chambre, Longtan lui dit : « Il se fait tard. Tu devrais partir maintenant. »
Deshan lui dit au revoir et s’apprêta à sortir. Il se retourna et dit : « Il fait sombre dehors. »
Longtan alluma une bougie en papier et la donna à Deshan. Au moment où Deshan voulut la prendre, Longtan la souffla. À ce moment, Deshan connut une grande illumination. Il s’inclina profondément.
Longtan lui demanda : « Qu’as-tu vu ? »
Deshan lui répondit : « À partir de ce jour, je ne douterai plus jamais des paroles du vieux moine sous le ciel. »
Le lendemain, Longtan entra dans la salle et s’adressa aux moines en disant : « Parmi vous, il y a un type dont les dents sont comme un arbre d’épées et dont la bouche est comme une coupe de sang. Le frapper avec le bâton ne lui fera pas tourner la tête. Un jour, il ira sur un pic solitaire et y établira ce que j’ai dit ! »
Deshan fit ensuite un tas de ses commentaires devant la salle des moines. Soulevant une bougie, il dit : « Toutes les doctrines mystérieuses ne sont qu’un grain de poussière dans un vaste vide. Toutes les grandes affaires du monde ne sont qu’une goutte d’eau jetée dans un gouffre sans limites. »
Et il mit le feu aux rouleaux.
Deshan rendit hommage à Longtan et se rendit au Mont Gui [le monastère de maître Isan]. Là, il se rendit directement à la salle du Dharma où, son vêtement de voyage plié sous le bras, il entra dans la salle et marcha d’abord du côté ouest au côté est, puis d’est en ouest.
Il fit alors face à l’abbé [Guishan] et dit : « C’est ici ? Est-ce ici ? »
Guishan s’assit alors en méditation, sans prêter plus attention à Deshan.
Deshan dit : « Non ! Non ! »
Deshan sortit alors pour se rendre à la porte du monastère. À la porte, il s’arrêta et dit : « Bien que ce soit par là, je ne devrais pas être aussi grossier. »
Il retourna voir Guishan, en usant de toutes les formes de politesse appropriées.
En franchissant la porte du hall, Deshan souleva un coussin et dit : « Maître ! »
Guishan commença à ramasser son hossu quand Deshan cria soudainement, secoua ses manches et sortit.
Ce soir-là, Guishan dit au moine en chef : « Ce type qui est venu aujourd’hui est-il toujours là ? »
Le moine en chef répondit : « Quand il est sorti de la salle du Dharma, il a mis ses sandales et est parti. »
Guishan dit : « Plus tard, ce disciple ira construire une hutte d’herbe sur le pic d’une montagne solitaire pour y insulter les bouddhas et maudire les patriarches. »
Deshan Xuanjian entra dans la salle et s’adressa aux moines en disant :
« Si vous n’avez pas d’affaires de soi, alors vous n’avez pas de désir délirant. Ce qui est obtenu par un désir délirant n’est pas obtenu. Si vous n’avez pas d’affaires dans votre esprit ni d’esprit dans vos affaires, alors vous êtes inoccupés, mais animés, vides et merveilleux. Mais si vous vous permettez de vous écarter de cet état d’équilibre, toutes les paroles vous tromperont. Pourquoi cela ?
« À la moindre pensée, vous entrez dans les royaumes de l’enfer. Un seul regard sur votre vie impulsive et vous voilà lié pour dix mille kalpas. Les mots “sacré” et “ordinaire” ne sont que des mots vides de sens. Les apparences “supérieures” et “inférieures” ne sont que des hallucinations. Si vous vous efforcez constamment d’atteindre ces objectifs, n’en serez-vous pas épuisé ? Si vous vous ennuyez de cette manière, ce sera un désastre. Le résultat ne peut pas être bon. »
Un moine demanda à Deshan : « Qu’est-ce que la bodhi ? »
Deshan le frappa et lui dit : « Sors ! Ne défèque pas ici ! »
Le moine lui demanda : « Qu’est-ce que Bouddha ? »
Deshan dit : « Un vieux mendiant en Inde. »
Xuefeng Yicun demanda à Deshan : « Puis-je comprendre le grand enseignement des anciens ou non ? »
Deshan frappa Xuefeng et lui dit : « Quoi ? »
Xuefeng dit : « Je ne comprends pas. »
Le lendemain, Xuefeng revint pour recevoir l’enseignement.
Deshan dit : « Mon enseignement n’a ni mots ni phrases. Il est en fait sans aucun Dharma qui puisse être donné aux autres. »
À ces mots, Xuefeng fit l’expérience de l’illumination.
Quand Yantou entendit parler de cela, il dit : « La colonne vertébrale du vieux Deshan était dure comme du fer. Elle ne pouvait pas être pliée. Malgré cela, dans son temple, il y a beaucoup d’disciples. »
Deshan entra dans la salle des moines et s’adressa à eux en disant :
« Je n’ai aucun point de vue sur les patriarches. Ici, il n’y a pas de patriarches ni de bouddhas. Bodhidharma n’était qu’un vieil étranger puant. Shakyamuni, un morceau d’excrément séché et Manjushri et Samantabhadra, des porteurs d’excréments. Ce que l’on appelle “réaliser le mystère” n’est rien d’autre qu’une tentative de s’emparer de la vie d’une personne ordinaire. “Bodhi” et “nirvana” sont des poteaux pour attacher les ânes. Les douze divisions du canon sont les textes du diable ; tout juste du papier pour essuyer les furoncles. Les quatre fructifications et les trois états vertueux, l’esprit original et les dix étapes, ne sont que des fantômes gardiens du cimetière. Ils ne vous sauveront jamais ».
Un moine vint voir Deshan. S’approchant de lui, il prit la pose, comme pour le frapper.
Deshan lui dit : « Pourquoi ne t’es-tu pas incliné ? Je devrais te bastonner ! »
Le moine secoua ses manches et commença à sortir.
Deshan lui dit : « Même si je te l’accorde, ce n’est encore que la moitié. »
Le moine se retourna et a cria.
Deshan le frappa et dit :
-
Il faut que je te frappe pour que ça arrive.
-
Dans toutes les directions, il y a des gens aux yeux clairs, dit alors le moine.
-
Dans toute la nature, il y a l’œil.
Le moine ouvrit grand les yeux et dit : « Chat ! » Puis il sortit.
Deshan dit : « En trois mille ans, le fleuve Jaune n’a coulé clair qu’une seule fois. »
Un moine demanda : « Y a-t-il une grande différence entre le sacré et l’ordinaire ? »
Deshan cria.
Alors que Deshan était tombé malade, un moine lui demanda : « Y a-t-il quelqu’un qui ne soit pas malade ? »
Deshan a répondu : « Oui. »
Le moine demanda : « Et celui qui n’est pas malade ? »
Deshan cria : « Aagh ! Aagh ! »
Deshan donna un dernier avertissement à sa congrégation, en disant : « Se concentrer sur ce qui est vide et chasser les échos ne fera que fatiguer votre esprit et votre raison. Au-delà de l’éveil d’un rêve et au-delà de cet éveil, que reste-t-il à faire ? »
Après avoir dit cela, Deshan s’assit paisiblement et décéda. La date était le troisième jour du douzième mois lunaire de [l’année 865].
Les commentaires de Qinglong étaient des copies du Sutra du diamant annotées de commentaires de Dao Yin et Fenfxuan Zongzhao, du temple Qinglong. Ils dataient de la dynastie Tang.
La vieille joue sur le terme dim sum (点心, dian xin) qui désigne généralement des aliments qui se mange en une bouchée, mais qui peut aussi signifier toucher l’esprit ou rafraichir l’esprit.
En chinois : le marais du dragon.
Source
Andrew E. Ferguson, Zen's Chinese heritage, 2000, ISBN 0-86171-163-7 978-0-86171-163-5.